La salvinorine A est la molécule active de la sauge divinatoire. Elle agit sur un récepteur que les hallucinogènes classiques ne touchent pas, le récepteur opioïde kappa, et elle est active à des quantités de l'ordre du dixième de milligramme. Ces deux faits expliquent presque tout ce qui rend la salvia particulière : la brièveté des effets, leur brutalité, la manière de la consommer et la place centrale de l'accompagnateur.
Une molécule qui n'est pas un alcaloïde
La plupart des hallucinogènes connus, de la mescaline à la psilocybine, sont des alcaloïdes : des molécules qui contiennent de l'azote. La salvinorine A est un diterpène, une molécule de la même grande famille chimique que certaines résines et huiles essentielles, sans aucun atome d'azote. Leandro Valdés la décrivait en 1994 comme le premier hallucinogène diterpénique documenté.
Le rapport des centres antipoison français sur la sauge divinatoire (CCTV, 2010) rappelle que la molécule a été découverte en 1982 et que la plante en contient de proches parentes, les salvinorines B à J. Seule la salvinorine A est considérée comme responsable des effets chez l'homme.
Le récepteur opioïde kappa
En 2002, l'équipe de Bryan Roth a testé la salvinorine A sur une cinquantaine de cibles du cerveau : récepteurs, transporteurs, canaux ioniques. Elle ne se fixait de manière notable que sur une seule, le récepteur opioïde kappa, et elle l'activait puissamment (Roth et al., 2002). Sur le récepteur 5-HT2A de la sérotonine, la cible principale du LSD, de la psilocybine et de la mescaline, elle n'avait aucune action.
Le mot « opioïde » peut tromper. Les récepteurs opioïdes forment une famille, et la morphine ou l'héroïne agissent surtout sur le récepteur mu. Le récepteur kappa produit des effets très différents : Roth et ses collègues qualifient la salvinorine A de substance psychotomimétique, c'est-à-dire qui déforme les perceptions et le sens de la réalité. Elle n'a pas d'activité sur les récepteurs mu et delta (Wang et al., 2005).
Ce que l'on a vérifié chez l'homme
Une étude menée à Barcelone en 2016 l'a montré directement. Des volontaires expérimentés ont inhalé 1 mg de salvinorine A vaporisée, parfois après avoir pris un bloqueur. La concentration dans le sang culminait une à deux minutes après l'inhalation. Seule, la molécule réduisait fortement la perception du monde extérieur, modifiait la vision et l'audition et faisait monter la pression artérielle systolique. La naltrexone, qui bloque les récepteurs opioïdes, supprimait ces effets. La kétansérine, qui bloque le récepteur 5-HT2A, n'y changeait rien (Maqueda et al., 2016).
Autrement dit, la salvia ne fonctionne pas comme un psychédélique classique qui serait simplement plus fort ou plus court. Le mécanisme est autre.
En quoi l'expérience diffère
Les usagers le disent depuis longtemps, et les études le confirment. Dans une enquête auprès de 500 personnes, la réponse la plus fréquente à la question « à quoi ressemble la salvia ? » était qu'elle ne ressemble à rien d'autre (38,4 %) (Baggott et al., 2010). En laboratoire, l'équipe de l'université Johns Hopkins a observé un pic d'effets à deux minutes, une forte dissociation et des troubles de la mémoire, avec un recouvrement seulement partiel avec les hallucinogènes classiques (MacLean et al., 2013).
| Psilocybine, LSD, mescaline | Salvinorine A | |
|---|---|---|
| Cible principale | récepteur 5-HT2A (sérotonine) | récepteur opioïde kappa |
| Famille chimique | alcaloïdes (avec azote) | diterpène (sans azote) |
| Quantité active | de 0,1 mg (LSD) à plusieurs centaines de mg (mescaline) | 0,2 à 0,5 mg fumée |
| Début des effets | 20 à 90 minutes | moins d'une minute fumée |
| Durée | 4 à 12 heures | 5 à 20 minutes fumée |
| Contact avec la pièce | en général conservé | souvent perdu à forte dose |
La quantité et la durée de la salvinorine A viennent de Siebert (1994), de Valdés (1994) et de Drogues Info Service. Les valeurs des psychédéliques classiques sont des ordres de grandeur courants, à titre de comparaison.
Pourquoi il ne sert à rien d'avaler la salvia
Daniel Siebert a établi en 1994 que 200 à 500 microgrammes de salvinorine A suffisent pour des effets complets, à condition de ne pas passer par l'estomac : le système digestif l'inactive. Une étude de 2011 a même donné jusqu'à 4 mg sous la langue, en solution, sans effet mesurable par rapport au placebo (Mendelson et al., 2011).
D'où les deux voies qui fonctionnent :
- fumer ou vaporiser feuilles et extraits, à haute température, ce qui donne un début en moins d'une minute ;
- garder une chique de feuilles dans la bouche longtemps, sans avaler, pour une absorption par la muqueuse, plus lente et plus douce.
Une infusion avalée ou des feuilles mangées agissent beaucoup moins, puisque la molécule est inactivée dans le tube digestif.
Ce que cela implique en pratique
Puisque 0,2 à 0,5 mg suffisent, quelques milligrammes de différence dans un extrait changent l'expérience du tout au tout. C'est la raison pour laquelle la boutique indique pour chaque extrait la teneur en mg par gramme, et pourquoi la page feuilles et extraits commence par expliquer ce que signifie le « x ».
La rapidité du pic a une autre conséquence : il n'y a pas de montée progressive pendant laquelle on pourrait se mettre à l'abri. La personne qui fume doit déjà être assise ou allongée, dans une pièce sans danger, avec quelqu'un de sobre à côté d'elle. Voir le rôle de l'accompagnateur et les effets minute par minute.

